Quand l’alcool sauva T-Bear (suite et fin)…

(Rappel : T-Bear était en train d’évaluer la situation quand nous l’avons quitté)

… Les collègues du camp prévoyaient probablement l’arrivée de leur dévoué convoyeur d’antigel aux alentours de 13h. Ils ne s’inquiéteraient pas trop jusqu’à 14h, voir 15h, moment où il faisait déjà nuit au delà du 52e parallèle. Le temps que le poste de Matagami réagisse, surtout en période de fêtes, il serait bien étonnant que les rares responsables de service envoient un hélicoptère, surtout avec ce froid. Leur restait donc l’unique solution d’expédier un autre véhicule à la recherche, ce qui rendait les secours possibles vers 18h. Donc six longues, longues heures à attendre au milieu de nulle part,

Au milieu de nulle part – photo purplelizard

sans provisions et sans autre liquide qu’un 1/2 Thermos de café (l’équivalent de 2 mugs). Et l’alcool direz-vous ?  Justement, par ce froid glacial, la consigne était de ne pas y toucher. En effet, si l’alcool donne l’illusion de réchauffer sur le moment,  il ralentit toutes les fonctions et crée inversement une sensation d’hypothermie après l’euphorie, d’où le besoin d’en reprendre, jusqu’à ce que mort s’en suive. T-Bear fut tenté, surtout au début, pour anesthésier la douleur. Mais un 6e sens lui ordonna d’être raisonnable et, heureusement pour lui, il le fut.

Les premières heures passèrent à chercher une position pour atténuer la douleur et pour exprimer sa rage. T-Bear est généralement un ours bien léché, mais il pique des colères grandioses quand les circonstances l’y poussent. Dans sa tête, T-Bear révisa tout le vocabulaire nécessaire pour exprimer au garagiste de Matagami toute sa façon de penser sur la négligence d’icelui. C’est une façon de passer le temps certes, mais qui, dans l’agitation, réveille la douleur. T-Bear a toujours été juste. Son ire se retournait aussi contre lui, contre sa témérité, mais aussi contre sa propension a se mettre dans le pétrin pour plaire en rendant service aux autres.

La nuit tombe vite – photo purplelizard

La nuit était tombée quand un  battement de rotor précédé d’un phare au loin réveilla T-Bear en lui donnant une lueur d’espoir. Immédiatement, il fit clignoter les codes/phares. Mais l’hélicoptère continua de suivre dédaigneusement sa ligne de vie et disparut. Pourtant, dans la noirceur, le clignotement des lumières auraient dû se voir à des milles à la ronde, d’autant plus qu’en cas d’alerte, tous les hélicoptères voyageant dans le secteur étaient détournés pour les recherches. Conclusion : Il était 15h30 et l’alerte n’avait pas été encore donnée.

Le premier réservoir étant presque vide, T-Bear tourna la manette pour enclencher le second. Laissons le exprimer lui-même son angoisse.

« Mon dos s’était ankylosé pendant ma somnolence. Cependant, un besoin urgent m’obligea à me déplacer et la douleur revint, foudroyante. Je compris que je ne serais plus capable de remonter dans le véhicule  si j’en descendais pour me soulager, ce qui me vouait à une mort certaine.  Alors, je finis le peu de café qui restait dans le Thermos et m’en servis comme pot-de-chambre, le vidant par la fenêtre ; l’autre besoin pouvait attendre.

Le temps passait entre des îlots de souvenirs au milieu d’un océan de somnolence salvatrice. Ai-je pensé au sens de la vie ou à la mort ? Ai-je philosophé ? Probablement, T-Bear ne peut pas s’empêcher de penser. Mais toute activité mentale reste très confuse dans ma mémoire de cet événement. La nuit était totale et le vent glaçait la poudrerie de neige qu’elle ventilait sur le pare-brise pourtant chaud. Je m’en souviens, car ça bougeait. Le mouvement, c’est encore la vie…

C’est vers 8h du soir que j’acquis la conviction qu’aucun secours ne viendrait me sauver d’une mort certaine. Alors, la panique s’empara de moi ? Elle me secoua, me grelotta, me fit hurler, me chavira et me poussa presque à faire la folie de fuir. Heureusement, la douleur m’en empêcha. L’envie de me saouler m’a pris, je m’en souviens, mais il aurait fallu me retourner pour prendre une bouteille dans l’un des cartons sur la banquette arrière et j’en étais bien incapable. Ai-je pleuré ? Je ne me souviens plus. J’ai uriné tout ce que je pouvais, mais heureusement, mes boyaux sont restés sages. Et puis la panique fit place à la résignation…

A partir de là, mes souvenirs sont très flous. J’ai dû somnoler par à-coups.  L’ankylose endormait la douleur, à condition de ne pas bouger. Arriva le moment salvateur où mon esprit planât au-delà de la soif et de la faim, au delà même de la peur grâce à la certitude maintenant de mourir.

Il me restait moins d’ 1/4 d’essence et je calculais que vers 23h, le moteur s’arrêterait.  Combien d’heures pourrais-je survivre ? Je n’avais pas de couverture et avec mon dos et un corps sans nourriture je n’irai pas très loin sans chauffage. D’ailleurs, à quoi bon ? De toute manière, je ne pourrai survivre à la nuit. Le mieux était d’essayer de dormir : dormir, c’est oublier, un avant goût du néant. Facile à dire, mais l’être physique se révolte devant la certitude de la mort. Arriva le moment où mon cerveau aussi s’ankylosa… »

Qu’est-ce qui réveilla T-Bear ? Une intuition ? Une douleur ?

Dégivrant son pare-brise avec le lave glace et les essuies-glace, il lui sembla voir au loin dans la nuit une lueur qui bougeait. Tout d’abord,  il prit ça pour une hallucination. Il était 23h presque trépassé et l’aiguille du dernier réservoir était collé au fond, mais le moteur tournait encore.

Et puis la lueur grandit et le bruit réconfortant d’un autre moteur vint secouer l’esprit de T-Bear. Il eut toutes les peines du monde à descendre de son cercueil pour monter dans l’autre véhicule, aidé par le sauveur qui n’oubliat évidemment pas de transférer les précieux cartons d’alccol.

Il leur fallut plus de trois heures pour rallier l’hôpital de Matagami. La douleur s’était brutalement réveillée au moment du transfert et les chaos de la route l’accentuaient. Même les généreuses rasades de « Rye » (whisky canadien) que le chauffeur lui offrait ne réussirent pas à le soulager. Alors, T-Bear eut recours à sa panacée universelle tout à fait personnelle : il parla. Il expliqua ce qui s’était passé et voulut savoir pourquoi on avait mis tant de temps à le retrouver.

Et l’autre d’expliquer : On s’est inquiété seulement vers 17h, quand on a vu que personne n’arrivait avec la boisson. Alors, on a appelé Matagami. Ils nous ont dit que tu étais parti depuis 7h30 le matin. Alors on s’est bien dit qu’il t’était arrivé quelque chose, mais, vu qu’il faisait plus de moins 30, aucun hélicoptère ne pouvait voler, surtout avec le vent et la noirceur et, eux autres, ils n’avaient plus personne à envoyer, vu que c’était les fêtes et que tout était fermé à c’t’heure. Mais nous autres, on voulait notre boisson. Alors j’y ai dit que j’irais quand-même et voilà…

… Et voilà comment T-Bear fut sauvé par l’alcool, même s’il n’en avait pas bu une goutte avant d’être secouru.

Le docteur de service de nuit qui accueillit T-Bear à l’hôpital vers 3h du matin était un Haïtien. Il diagnostiqua avec son accent créole un « touais beau tou de wein ».

T-Bear se souviendra jusqu’à la fin de ses jours de cette st-Sylvestre passée à l’hôpital de Matagami.

Lucie aussi en gardera mémoire, mais d’une façon  bien différente quoiqu’aussi burlesque.

En effet, sous d’autres cieux, T-Bear revit à son chevet  ce même médecin 17 ans plus tard, une nuit de février 1989 près de Montréal, suite à un appel de Lucie à Urgence-Santé pour dé-fibriler le coeur à T-Bear en pleine crise d’arythmie.  Là encore, il était 3h du matin, ces deux là étaient faits pour se rencontrer à cette heure là. Tous deux se sont reconnus très vite et se sont mis à raconter leurs souvenirs sous les yeux affolés de Lucie.

Elle avait entendu cette histoire, mais elle n’en eu la confirmation par témoins que cette nuit là.

A propos tbearbourges

T-Bear est mon pseudonyme : T comme Tree (arbre en anglais) et Bear (ours en anglais). Pourquoi un pseudonyme en anglais pour un français ? L'ours (bear) est l'animal totem qu'un ami Cree, un peu chaman sur les bords, m'a donné alors que je travaillais en exploration pour le compte d'Hydroquébec dans le grand nord Québecois. Les Cree ne parlent qu'un dialecte algonquin et que l'anglais. Donc, Robert se transforma en Bear auprès d'eux d'où mon surnom totem Blackbear (ours noir) à cause de ma barbe et de ma grosse voix. De retour en France il y a quelques années, un mien petit neveu me surnomma Tibère en référence à la vedette ours d'un dessin animé qui passait à la TV en ce temps là. Le surnom m'est resté et je l'ai modifié pour y inclure Tree, l'arbre de la forêt tant aimée et mon totem en mémoire de mon ami Cree et de tous ceux que j'ai connu à Mistashibi, Vieux Comptoir, Fort Ruppert et à Matagami.
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3 commentaires pour Quand l’alcool sauva T-Bear (suite et fin)…

  1. nicole dit :

    Moi qui ai du mal à sortir quand le thermomètre est à zéro, je n’ose même pas imaginer ce que TBear a vécu.
    ça me rappelle le film « Into the wild » et sa dramatique fin.

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    • tbearbourges dit :

      Heureusement, tout s’est bien passé. J’avoue bien humblement, qu’aujourd’hui, à mon âge, j’ai de plus en plus de difficulté à supporter tant le froid que le chaud s’ils sont humides. On ne peut pas être et avoir été. Une bonne fin d’année, beaucoup de bonheur pour 2011 et à l’année prochaine.

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  2. nicole dit :

    oublié de dire merci pour le tableau du contrebassiste et son chat et de souhaiter une belle nouvelle année sous le soleil de Graulhet 🙂

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