Comme quoi l’alcool ne tue pas toujours (suite et fin)

(lire le début dans le billet précédent)

Les premières heures passèrent à chercher une position pour atténuer la douleur et pour exprimer sa rage.

T-Bear est généralement un ours bien léché, mais il pique des colères grandioses quand les circonstances l’y poussent. Dans sa tête, T-Bear révisa tout le vocabulaire adéquat pour exprimer clairement au garagiste de Matagami toute sa façon de penser sur sa négligence criminelle. C’était une façon de passer le temps certes, mais qui, dans l’agitation, réveillait la douleur. T-Bear a toujours été juste. Son ire se retournait aussi contre lui, contre sa témérité, mais également contre sa propension a se mettre dans le pétrin pour plaire en rendant service aux autres.

La nuit tombe vite – photo purplelizard

La nuit était tombée quand un  battement de rotor précédé d’un phare au loin réveilla T-Bear en lui donnant une lueur d’espoir. Immédiatement, il fit clignoter les codes/phares. Mais l’hélicoptère continua de suivre dédaigneusement sa ligne de vie et disparut. Pourtant, dans la noirceur, le clignotement des lumières auraient dû se voir à des milles à la ronde, d’autant plus qu’en cas d’alerte, tous les hélicoptères voyageant dans le secteur auraient dû être détournés pour les recherches. Conclusion : Il était 15h30 et l’alerte n’avait pas été encore donnée.

Le premier réservoir étant presque vide, T-Bear tourna la manette pour enclencher le second. Laissons le exprimer lui-même son angoisse.

« Mon dos s’était ankylosé pendant ma somnolence. Cependant, un besoin urgent m’obligea à me déplacer et la douleur revint, foudroyante. Je compris que je ne serais plus capable de remonter dans le véhicule  si j’en descendais pour me soulager, ce qui me vouait à une mort certaine.  Alors, je finis le peu de café qui restait dans le Thermos et m’en servis comme pot-de-chambre, le vidant par la fenêtre ; l’autre besoin pouvait attendre. Le temps passait entre des îlots de souvenirs au milieu d’un océan de somnolence salvatrice. Ai-je pensé au sens de la vie ou à la mort ? Ai-je philosophé ? Probablement, je ne peux pas m’empêcher de penser. Mais toute activité mentale reste très confuse dans ma mémoire de cet événement. La nuit était totale et le vent glaçait la poudrerie de neige qu’elle ventilait sur le pare-brise pourtant chaud. Je m’en souviens, car ça bougeait. Le mouvement, c’est encore la vie…

C’est vers 8h du soir que j’acquis la conviction qu’aucun secours ne viendrait me sauver d’une mort certaine. Alors, la panique s’empara de moi. Elle me secoua, me grelotta, me fit hurler, me chavira et me poussa presque à faire la folie de fuir. Heureusement, la douleur m’en empêcha. L’envie de me saouler m’a pris, je m’en souviens, mais il aurait fallu me retourner pour prendre une bouteille dans l’un des cartons sur la banquette arrière et j’en étais bien incapable. Ai-je pleuré ? Je ne me souviens plus. J’ai uriné tout ce que je pouvais, mais heureusement, mes boyaux sont restés sages. Et puis la panique fit place à la résignation…

poudrerieÀ partir de là, mes souvenirs sont très flous. J’ai dû somnoler par à-coups.  L’ankylose endormait la douleur, à condition de ne pas bouger. Arriva le moment salvateur où mon esprit planât au-delà de la soif et de la faim, au delà même de la peur grâce à la certitude maintenant de mourir.

Harfang des neiges pr David Allemand

Harfang des neiges pr David Allemand

Il me restait moins d’ 1/4 d’essence et je calculais que vers 23h, le moteur s’arrêterait. Combien d’heures pourrais-je survivre ? Je n’avais pas de couverture et avec mon dos et un corps sans nourriture je n’irai pas très loin sans chauffage. D’ailleurs, à quoi bon ? De toute manière, je ne pourrai survivre à la nuit. Le mieux était d’essayer de dormir : dormir, c’est oublier, un avant goût du néant. Facile à dire, mais l’être physique se révolte devant la certitude de la mort. Arriva le moment où mon cerveau aussi s’ankylosa… »

Qu'est-ce qui réveilla T-Bear ?

Qu’est-ce qui réveilla T-Bear ?

Qu’est-ce qui réveilla T-Bear ? Une intuition ? Une douleur ?

Qu’est-ce qui réveilla en sursaut T-Bear ? Il est incapable de le dire ? Pourquoi cherchât-il à dégivrer bien inutilement en la circonstance son pare-brise avec le lave glace et les essuies-glace ? Mystère. En tout cas, à travers la poudrerie qui cinglait la vitre, il lui sembla voir au loin dans la nuit une lueur qui bougeait. Tout d’abord,  il prit ça pour une hallucination. Il était presque minuit et l’aiguille du dernier réservoir était collée au fond, mais le moteur tournait encore.

phares dans la poudrerieEt puis la lueur grandit et le bruit réconfortant d’un autre moteur vint secouer l’esprit de T-Bear. Il fit des appels de phare désespérés. C’était une camionnette venue du camp qui arrivait en sens inverse. Il eut toutes les peines du monde à descendre de son cercueil pour monter dans l’autre véhicule, aidé par le sauveur qui n’oublia évidemment pas de transférer les précieux cartons d’alcool. Vu l’état de T-Bear, le chauffeur décida dans sa grandeur d’âme de transporter en priorité T-Bear à l’hôpital de Matagami, plutôt que de ramener le précieux liquide au camp.

Centre de santé Isle Dieu de Matagami... en été

Centre de santé Isle Dieu de Matagami… en été

Il leur fallut plus de trois heures pour rallier le centre de santé Isle Dieu de Matagami. La douleur s’était brutalement réveillée au moment du transfert et les chaos de la route l’accentuaient. Même les généreuses rasades de « Rye » (whisky canadien) que le chauffeur lui offrait ne réussirent pas à le soulager. Alors, T-Bear eut recours à sa panacée universelle tout à fait personnelle : IL PARLA. Il raconta ce qui s’était passé et voulut savoir pourquoi on avait mis tant de temps à le retrouver.

Photo Jacques Cardin

 camp de toile en hiver – Photo Jacques Cardin

Et l’autre d’expliquer : On s’est inquiété seulement vers 17h, quand on a vu que personne n’arrivait avec la boisson. Alors, on a appelé Matagami. Ils nous ont dit que tu étais parti depuis 7h30 le matin. Alors on s’est bien dit qu’il t’était arrivé quelque chose, mais, vu qu’il faisait plus de moins 30, aucun hélicoptère ne pouvait voler, surtout avec le vent et la noirceur et, eux autres, ils n’avaient plus personne à envoyer, vu que c’était les fêtes et que tout était fermé à c’t’heure. Mais nous autres, on voulait notre boisson. Alors j’y ai dit que j’irais quand-même et voilà…

… Et voilà comment T-Bear fut sauvé par l’alcool, même s’il n’en avait pas bu une goutte avant d’être secouru.

 

ce qui sauva T-Bear

ce qui sauva T-Bear

Le docteur de service de nuit avait été prévenu. Il accueillit T-Bear à l’hôpital vers 3h du matin. Comme c’était un Haïtien, il diagnostiqua avec son accent créole un « touais beau tou de wein ».

la maison de ferme à St-Antoine où T-Bear et sa famille avaient passé de si bons moments - T-Bear

la maison de ferme à St-Antoine où T-Bear et sa famille avaient passé de si bons moments – T-Bear

17 ans plus tard, T-Bear revit à son chevet  ce même médecin une nuit de février 1989 à son ancienne ferme près de Montréal. Il travaillait alors pour Urgence-santé que Lucie avait appelée en catastrophe pour « défibriler » le coeur à T-Bear en pleine crise d’arythmie.

fibrillation cardiaque

fibrillation cardiaque

Incroyable comme coïncidence, il était 3h du matin quand le patient et le médecin se rencontrés à nouveau. Tous deux se sont reconnus très vite et se sont mis à raconter leurs souvenirs sous les yeux affolés de Lucie en les écoutant s’esclaffer alors que T-Bear était encore une fois en train de se faire courtiser par la mort. Mais ça, c’est une autre histoire que T-Bear vous racontera peut-être un jour car elle est assez rocambolesque aussi.

N’oubliez pas de jeter un clin d’oeil aux insolences d’un T-Bear libre au pays de la poutine en cliquant sur le logo ci-contre aujourd’hui : cambrioler un politicien. 

A propos tbearbourges

T-Bear est mon pseudonyme : T comme Tree (arbre en anglais) et Bear (ours en anglais). Pourquoi un pseudonyme en anglais pour un français ? L'ours (bear) est l'animal totem qu'un ami Cree, un peu chaman sur les bords, m'a donné alors que je travaillais en exploration pour le compte d'Hydroquébec dans le grand nord Québecois. Les Cree ne parlent qu'un dialecte algonquin et que l'anglais. Donc, Robert se transforma en Bear auprès d'eux d'où mon surnom totem Blackbear (ours noir) à cause de ma barbe et de ma grosse voix. De retour en France il y a quelques années, un mien petit neveu me surnomma Tibère en référence à la vedette ours d'un dessin animé qui passait à la TV en ce temps là. Le surnom m'est resté et je l'ai modifié pour y inclure Tree, l'arbre de la forêt tant aimée et mon totem en mémoire de mon ami Cree et de tous ceux que j'ai connu à Mistashibi, Vieux Comptoir, Fort Ruppert et à Matagami.
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2 commentaires pour Comme quoi l’alcool ne tue pas toujours (suite et fin)

  1. Ben dîtes donc quelle expérience à ne pas renouveler !
    J aime bien la plutôt les rencontres avec le docteur haïtien.
    Au prochain récit.
    Ah oui j allais oublier, il y a de quoi se remonter le moral avec toutes ces bouteilles…

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