L’incontournable imposture d’être : Perspective

(suite de « quitter la vie, c’est mourir un peu« )

… Et d’un seul coup, comme un barrage qui saute, une vague de désespoir m’engloutit sans crier gare. Comme une nausée, une envie de brailler me submerge. De me laisser aller sans retenue comme un bébé. De vider toutes les larmes de mon corps. chat-bebeMais comment on fait pour sangloter quand on n’a plus de corps ? « Et que pleures-tu ? » dit la voix derrière mon dos… mais je n’ai plus de dos, JE N’AI PLUS de corps. JE N’AI PLUS DE CORPS !!! Point final. Il est à 3 mètres sous terre depuis… Je ne sais pas. Des semaines, des mois, des saisons, des années, des siècles, une éternité ? Aucun repère pour calculer le temps. Il n’existe plus pour moi et d’ailleurs à quoi bon. A-t-il déjà existé ? Ou est-ce une illusion que l’on se crée ? Ne faut-il pas avoir un corps et un système solaire pour suivre un calendrier ?… inventer-le-tempsun corps. UN CORPS. UN CORPS !!!… et moi, je suis mort. MORT. MORT !!! je n’ai plus rien. « Plus rien à perdre, tu veux dire… – ricane la voix de je ne sais plus où – Puisque tu as perdu la prunelle de tes yeux : TA VIE. » Mes yeux ? Je prends conscience que je baigne dans un flou de vibrations multicolores et dans une calme cacophonie de rumeurs lointaines. Mais pour m’envelopper, encore faudrait-il que j’ai un corps, que j’ai un peu de matière, que je sois AU MOINS une particule… Pas le temps de penser plus loin. Tout s’éclaircit et redevient cohérent. rue de ParisJe plonge je ne sais d’où, dans ma rue, devant la maison où j’ai vécu mes derniers jours. Elle grouille de vie et je revois les enfants qui m’agaçaient tant revenir exubérants de l’école, leurs parents du boulot. Stressés, ils se précipitent chez le marchand arabe de légumes, puis chez le boucher-charcutier un peu plus loin et à la boulangerie. Après avoir regardé l’heure à leur montre, souvent ils traînent un peu en passant devant la vitrine du quincaillier ou de la boutique de mode selon leurs intérêts du moment avant de s’engouffrer dans les cages d’escalier de leurs immeubles. quartier de ParisUn brouhaha de véhicules, de passants qui s’arrêtent pour bavarder, d’enfants qui jouent. Les cafés débordent sur le trottoir pour l’apéro… Un chien passe en humant chaque obstacle et pisse dessus. Des hirondelles strient le ciel de leurs trilles. En gémissant, un avion passe assez bas pour atterrir. Un accordéon au loin… la vie, LA VIE, LA VIE quoi, dans un arrondissement de Paris… ici, MAINTENANT, MON quartier. chien pissantEt puis, et puis, tout s’accélère. D’abord lentement, les enfants grandissent et leurs parents vieillissent. Des voisins déménagent pour être remplacés par des inconnus. Sortant de l’adolescence, de jeunes couples se forment, s’étreignent au coin du bar-tabac… et se laissent pour d’autres. Et puis à deux, ils poussent bras dessus bras dessous une poussette… Passent les années, plus qu’UN seul parent emmène ses enfants braillards à l’école primaire du quartier. Pendant ce temps, les modèles de voiture changent. La vie continue. commerces fermésLe marchand de légumes est le premier à fermer et puis c’est au tour du bar-tabac et du boucher charcutier. Un nouveau magasin de je ne reconnais pas quoi s’ouvre puis ferme. Les choses vont de plus en plus vite. Explosions. démolitions. Reconstructions. De nouveaux immeubles à l’architecture bizarre, de nouveaux habitants, de nouvelles ethnies. Alors, je me sens aspiré vers le ciel. Je traverse l’atmosphère terrestre en voyant ma planète rapetisser en accéléré, de Paris grouillant de monde à l’isolement d’une des stations spatiales.

À cette hauteur, on ne peut plus voir fourmiller la vie. Juste les villes qui s’allument ou s’éteignent au grès du jour et de la nuit. Un autre saut dans l’espace et la Terre n’est qu’un point au loin, comme Vénus vue de la Terre. Et puis, c’est notre astre qui n’est plus qu’un gros point jaune sur le i du mot Soleil… Et puis, et puis, plus de naine jaune. Je suis emporté par l’aile immense de notre galaxie qui me projette comme une fronde dans l’espace loin… loin… loin… Plus de galaxies… plus de cosmos… une autre dimension où plus rien de MON tout petit petit petit vécu… ni même de MON tellement immense univers n’existe et n’a donc d’importance…

Et puis brutalement me voici revenu sur terre, percutant ma tombe en pleine décrépitude où même les lettres sont en partie effacées… Mais c’est bien la mienne car j’arrive à déchiffrer mon nom, ma date de naissance, un tiret (mon vécu) et celle de ma mort. « À quoi ça sert une tombe quand les derniers témoins d’une vie meurent à leur tour ? » De nouveau le flou stroboscopique et le bruit de fond.  « Tu vois – reprend la voix de je ne sais où – tout n’est qu’une question de relativité, de perspective qu’on se crée et de la perception qu’on s’en fait. »

Mais QUI es-tu donc ?

N’oubliez pas de jeter un clin d’oeil aux insolences d’un T-Bear libre au pays de la poutine

en cliquant sur le logo ci-contre  aujourd’hui : Crise de l’adolescence.

 

A propos tbearbourges

T-Bear est mon pseudonyme : T comme Tree (arbre en anglais) et Bear (ours en anglais). Pourquoi un pseudonyme en anglais pour un français ? L'ours (bear) est l'animal totem qu'un ami Cree, un peu chaman sur les bords, m'a donné alors que je travaillais en exploration pour le compte d'Hydroquébec dans le grand nord Québecois. Les Cree ne parlent qu'un dialecte algonquin et que l'anglais. Donc, Robert se transforma en Bear auprès d'eux d'où mon surnom totem Blackbear (ours noir) à cause de ma barbe et de ma grosse voix. De retour en France il y a quelques années, un mien petit neveu me surnomma Tibère en référence à la vedette ours d'un dessin animé qui passait à la TV en ce temps là. Le surnom m'est resté et je l'ai modifié pour y inclure Tree, l'arbre de la forêt tant aimée et mon totem en mémoire de mon ami Cree et de tous ceux que j'ai connu à Mistashibi, Vieux Comptoir, Fort Ruppert et à Matagami.
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5 commentaires pour L’incontournable imposture d’être : Perspective

  1. Ah voilà la suite du conte et suis pas déçue aussi bien par le texte que par le choix des images.
    « À quoi ça sert une tombe quand les derniers témoins d’une vie meurent à leur tour ?  » je suis d’accord, c’est bien pour ça que je désire être incinérée et mes cendres dispersées … n’importe où !
    Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite un bon après-midi.

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  2. tbearbourges dit :

    Moi aussi, c’est dans mes dernières volontés. Probablement lundi vous aurez une suite au conte. Demain, retour à la tradition du slurp miam miam du vendredi et il faut quelque chose de léger et de pas trop songé pour la fin de semaine qu’on annonce particulièrement enneigée ici dimanche. « va fallouère attacher nos tuques pi nos mitaines » suivant l’expression Québécoise.
    Bonne nuit à vous.

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